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Blog2Bar - Chudoringe et caetera – Copacabana (Scheveningen)

“Fairse chudoringe”, c’est ce que m’a proposé le serveur quand je lui ai demandé s’il avait des jus de fruits frais. “Chudoringe” c’est du jus d’orange en français dans le texte et en néerlandais dans l’accent. Le soleil brille aujourd’hui sur Scheveningen et la moitié de la ville est venue s’allonger sur la plage. C’est assez drôle de se promener au bord de l’eau pendant les beaux jours, les bars à thème se suivent et différentes tribus se dorent au soleil sur leurs terrasses ensablées. Au Veronica’s, de joyeux retraités prennent la lumière en string ficelle, au Cocomo’s des jeunes tatoués sirotent des bières affalés sur d’énormes coussins violets, au Blue Lagoon, des juristes déboutonnés enlèvent leurs chaussettes en pointant les pieds vers la mer et ici au Copacabana des familles en vacances mangent des tartes aux pommes sur des chaises longues. Pendant que les parents mangent, les enfants font des pâtés de sable et je me laisse captiver par un feu artificiel qui brûle à côté de moi. Mon chudoringe vient d’arriver et me dévisage avec ses petits yeux oranges.

” – Qu’est-ce que tu veux?

- Ben, te boire.

- Et pourquoi?

- Parce que j’ai soif!

- Et t’as rien trouvé d’autre à boire? tu pouvais pas te contenter d’un verre d’eau du robinet comme tout l’monde?

- Ben c’est qu’en fait je sors tout juste d’une grosse grippe alors faut que je fasse attention, faut que je prenne des vitamines.

- Ah ouais, et les vitamines dans tout ça, c’est moi n’est-ce pas?

- Euh oui…

- Eh ben bravo! Et si j’avais envie d’me les garder mes vitamines? Si j’avais envie de retourner dans mon arbre au Maroc avec ma famille orange, comment faudrait qu’je fasse? Ah t’y as pas pensé à ça!

- Euh ben…

- Non non bien sûr, monsieur veut ses vitamines et pour ça il est prêt à tout, même à détruire la vie de gentils fruits qui lui ont rien fait!

- Oui mais attends, tout l’monde fait ça!

- Tout l’monde! Eh bien alors bonjour monsieur tout l’monde! Vas-y, allez, bois-moi qu’on en finisse!”


Quand tu commences à avoir des remords en songeant au destin tragique des oranges pressées, c’est pas bon signe. C’est que tu as vraiment regardé trop de films d’animation américains. C’est vrai ces dernières années les Etats-Unis ont innondé les cinés d’histoires de chiens, de chats et de kung-fu pandas. Des animaux sympas qui ne font pas de mal à une mouche, s’embrassent sur la bouche et devant le moindre bout de viande jouent les Sainte n’y touche. Nos têtes blondes (enfin les vôtres puisque je n’ai pas encore contribué au renouvellement du monde) suivent avec passion les aventures d’un lion zoologique ami avec un zèbre, qui, coincé à Madagascar -sans personne pour le nourrir- commence à avoir des vues sur les pattes de son camarade à rayures. On savait que l’homme est un loup pour l’homme mais en regardant ce film on découvre avec effroi que le lion est un lion pour le zèbre. Cet animal sans scrupules serait en effet apparemment prêt à manger d’autres êtres vivants pour survivre. Le film, pourtant promu par la plus grande chaîne de sandwiches chauds du monde, nous le montre d’une façon poignante. Un zèbre si attachant avec un coeur gros comme une petite patate pourrait se faire lacérer puis dévorer par un lion à la crinière débordante. Mais -miracle hollywoodien- leur relation est sauvée par l’astuce de pingouins débrouillards qui convainquent le roi des animaux de troquer les amicales côtelettes pour de jolis sushis nippons (ce qui est beaucoup moins grâve car les poissons n’ont pas d’âme). Dans le même registre, un autre film d’il y a quelques années mettait en scène un requin végétarien qui ne parvenait pas à faire son “coming out” devant son carnivore de père.

Le toît du Copacabana

Peut-être que regarder davantage de films de guerre ou de gangsters m’aiderait à boire mon jus d’orange. “Les jeunes d’aujourd’hui, ils ont rien dans l’ventre” m’expliquait il y a quelques années mon concierge, “ce qu’il leur faudrait c’est un bon film de guerre”. Me disant qu’il avait peut-être raison, j’avais loué sur le champ Rambo III à mon vidéo-club. A l’époque Sylvester Stallone venait aider Ousama Ben Laden et le commandant Massoud à libérer l’Afghanistan de l’occupation désagréable de vils communistes soviétiques. Monsieur Stallone exterminait les méchants à tours de bras et avait réussi -à lui seul, vers la fin du film- à faire basculer le conflit dans le bon sens. Il n’avait sûrement pas vu venir le coup des Talibans ou du onze septembre alors je lui en veux pas trop, mais depuis ce jour-là je me dis que lui et mon gardien sont quand même un peu cons. Nous le sommes d’ailleurs tous, moi avec mes états d’âme devant mon chudoringe, monsieur Stallone tendant une grenade à un enfant et lui disant “fais-tout péter Moustafa!”, mon oncle qui a le droit de vote mais qui impute tous les maux du monde au maire de sa ville, mon boulanger qui penser savoir lire l’avenir dans les croûtes de pain mais qui ne comprend pas que ce n’est pas à la salle de sport que sa femme se rend tous les mercredis soir… C’est peut-être celà qui fait le charme de notre grand monde, les contrastes saisissants entre nos folies respectives, les différences étonnantes entre nos biaisements de tête, la cacophonie de nos imbécilités singulières. Je n’écris pas celà avec amertume bien au contraire, car s’il y a des conneries tristes, il y en a d’autres qui sont éminemment joyeuses. Reconnaître qu’une activité, une idée, une posture est conne est peut-être d’ailleurs l’acte d’émancipation suprême, à condition bien entendu de ne pas balayer ladite “connerie” d’un revers de la main mais de la prendre à bras le corps, de la revendiquer. Moi par exemple je suis végétarien, non-violent, pacifiste et partisan des droits de l’homme. De vraies conneries, des conneries si belles qu’elles valent la peine qu’on se batte pour elles, qu’on leur dédie sa vie, mais en gardant à l’esprit que -comme le pingouin qui voudrait convaincre un lion de changer de régime alimentaire- c’est peut-être fou et contre nature d’espérer voir ces idées se réaliser, c’est peut-être un peu naïf, un peu con-con. Assis sur ce doute fondamental, on ne se permettra donc pas de mépriser ceux qui ne pensent pas comme nous et on aura peut-être même un peu plus d’estime pour les gens qui -pleinement conscients des difficultés auxquelles ils devront faire face- choisissent tout de même d’assumer telle ou telle cause, tel ou tel mode de vie, telle ou telle folie. Et puis zut à la fin, je vais le boire ce jus d’orange!


Les enfants courent dans tous les sens, on dirait qu’ils ont trouvé un trésor, une trousse à maquillage ensevelie ou peut-être les économies perdues d’un de leurs confrères de petit âge. Ils ont 4, 5, 6 ans, ils creusent un trou, s’agitent un peu autour et sont heureux. S’il me faut plus que ça pour trouver le bonheur, c’est que j’ai mal vieilli. Je ne suis après tout moi aussi rien d’autre qu’un bébé. Un bébé poilu, barbu, barbé mais un bébé tout de même. Je me surprends à rire de bon coeur comme si j’avais moi aussi trouvé ce trésor. Et maintenant que les hauts-parleurs passent “Yo viviré”, je fais une danse de l’amour et de la mort avec ma cuiller et ma petite fourchette, une salsa passionnée sur le coin de la table. C’est la fourchette qui mène la danse mais c’est la cuiller qui enflamme la piste. Elle tourne, tourne et reflète mille éclats de toute la lumière du monde. Qui a dit qu’une fourchette était faite pour fourcher, une cuiller pour loucher, un garçon pour garcer? La vie est une chanson, nous sommes là pour danser!


Keyvan Sayar
20 mai 2009 - 18:00

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